Le deuil du politique

25juin11

Où en sommes-nous avec le politique ? Comment vivons-nous aujourd’hui notre inscription dans une communauté dont nous attendons beaucoup (sans même d’ailleurs toujours nous en rendre compte) et qui attend de nous, en retour, un certain nombre de comportements dits “citoyens” ? La fonction essentielle de cette appartenance ne saurait relever de l’utilité : nous ne formons pas une communauté politique les uns avec les autres seulement pour survivre, ni même pour que nos besoins trouvent leur satisfaction. Nous vivons ensemble parce que cela nous soulève, nous porte gratuitement au-delà de nos propres capacités dans un champ que nous serions bien incapables de constituer par nos seules forces ou celles de nos proches. Nous vivons avec de parfaits inconnus, et nous en tirons une bonne part de notre énergie et de notre goût pour l’existence. Il y a une joie politique. Or s’il fallait qualifier d’un mot l’impression qu’à cet égard nous donnons, je dirais : tristes. Nous sommes, dans ce pays, d’une tristesse saisissante.”

Alain Cugno, l’auteur de ces lignes, poursuit son article, paru dans le numéro de juin 2011 de la revue ÉTUDES, par une analyse de tendances contradictoires de nos rapports à la loi et au politique. Entre des comportements de soumissions d’une part avec une pratique florissante des décrets, qui selon l’auteur marque la volonté de ne pas laisser de marge d’interprétation dans l’application des lois, et d’autre part une capacité tout aussi inédite de contestation de la loi comme par exemple l’illustre la mise en place de la Question Prioritaire de Constitutionnalité permettant à tout justiciable de contester la constitutionnalité de la loi au nom de laquelle il est poursuivi.

Selon l’auteur, cette situation nous laisse “entre nous”, dans des rapports circonscrits au domaine juridique, mais sans fondamentalement nous inviter à réinventer notre rapport au monde.

Par où faisons-nous dès maintenant éclater le cercle étroit de nos préoccupations ? Par où sommes-nous déjà en contact avec une transcendance capable de nous donner à respirer, c’est-à-dire de nous offrir un espace où vivre réellement et, tout aussi bien, capable d’héberger des relations politiques ?

Je risquerai l’hypothèse qu’il y a un domaine où notre époque excelle peut-être plus qu’aucune autre : la compréhension de ce qui n’est pas elle. Nous avons, me semble-t-il, à travers tous nos défauts, un rapport solide et ouvert à la rationalité. Nous sommes devenus capables de comprendre des modes d’être différents des nôtres. Notre rapport aux autres cultures le prouve. Nous pressentons et expérimentons que d’autres formes d’accès à la vérité existent – et qu’elles sont aussi légitimes que les nôtres. Nous avons intégré dans notre manière de nous orienter beaucoup plus que la raison instrumentale (la maîtrise des causes donne la maîtrise des résultats) et même que la raison communicationnelle chère à Jürgen Habermas (est vraie la proposition capable de convaincre par le seul discours argumentatif). Notre raison est devenue herméneutique, nous savons désormais que “par le seul fait de comprendre, on comprend autrement”. En d’autres termes, nous sommes capables d’aborder des cultures différentes sans prétendre entrer en concurrence avec elles, ni les dominer ou les coloniser – ni même les “respecter” de sorte qu’on les considère comme d’intéressantes étrangetés. Dans les débats que nous engageons, nous savons que le sérieux n’est pas non plus dans le relativisme, ni l’exhumation d’un fond universel humain où toute croyance et toute position viendrait se confondre. Nous avons compris que toute affirmation étrangère était d’abord l’occasion de comprendre autrement ce que nous avions déjà compris – de le transformer, non pour le quitter, mais pour l’approfondir, pour le comprendre comme nous ne l’avions encore jamais compris.

Or, il y a trois conditions pour que la raison herméneutique puisse s’exercer. Trois conditions dont on peut penser qu’elles sont ce qu’attend, par-dessus tout, notre époque. Elles concernent chaque individu. comme conditions, elles sont à la fois ce qui permet à la raison herméneutique de se déployer et, en retour, ce que dévoile et conforte l’exercice même de cette raison.

La première est l’absence de peur. Il faut que l’altérité et même l’étrangeté apparaissent comme plus rassurantes qu’inquiétantes. Cela n’est possible que si je suis enraciné dans mes propres convictions de telle sorte que je ne craigne pas pour elles.

Aussi la seconde condition est-elle de savoir que rien ne peut venir me séparer de ce que j’ai déjà compris, que je n’ai pas à craindre pour mes croyances ou à les “défendre”, mais à faire le saut d’une confiance absolue en elles : quoi qu’il arrive, je vous retrouverai, croyances – non pas autres, mais plus profondes. Ce saut, il faut oser le nommer saut de la foi. L’immense attente de notre temps est d’oser croire de cette façon en ce qu’elle tient pour le sérieux absolu et qui est, en fait, le secret de chacun.

Or cette dernière condition est plus politique qu’on ne pourrait penser, justement par cette dimension du secret. Elle met en accusation directement l’indistinction contemporaine entre espace public et espace privé. Car il y a une caractéristique de l’espace privé qui n’est que trop peu observée : il n’est pas seulement l’espace de l’intime et du secret, ou plus exactement il n’est l’espace de l’intime et du secret que parce qu’il est aussi celui de la naissance et de la mort – qui sont, on l’accordera assez facilement, les deux événements métaphysiques les plus irréductibles. L’un et l’autre nous convoquent devant l’infini. L’espace privé n’existe que parce qu’il est le lieu des décisions ultimes, les décisions par lesquelles nous faisons entrer l’infini dans nos existences. L’espace privé est avant tout le lieu où une transcendance est reconnue – où nous savons que nous ne pouvons pas nous réduire à nos besoins, parce que nous y apprenons aussi que nous ne serons jamais “entre nous”: la solitude originelle liée à la naissance et à la mort s’interposerait.

Il suffit alors de mesurer à quel point il ne peut pas y avoir d’espace public réel à moins qu’il ne s’adosse à un espace privé pour mesurer la portée politique de la décision devant l’infini. Il est émouvant de suivre le mouvement de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote : il part de l’affirmation, jamais remise en cause, que le bien ultime est politique – mais en fin de parcours la seule vie réellement vécue est celle qui s’affronte à l’infini par la pensée car “il ne faut pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser”. Il n’y a de politique que pour des êtres se tenant, d’une manière ou d’une autre, déjà victorieux devant la mort. Il n’y a donc de politique que pour des êtres qui anticipent la communauté politique en la rendant possible dans et par leur bonheur d’exister.”



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