Le septième jour

16mai11

“De retour à la maison le vendredi soir, son père rayonnait : il n’avait plus de soucis de santé ou d’argent. Les trois bougies sur la table, une pour chaque membre de sa famille, le vin pour le kiddoush, les deux pains tressés préparés avec autant d’adresse que d’amour par Malka, la belle-mère : Shatiel ne vivait toute la semaine que pour ces moments-là. Peu importait que le repas fût pauvre : il les réunissait tous les trois à la même table, parfois avec son cousin Arele, savourant le peu qu’ils avaient, unis par un amour qui faisait frémir le cœur : que pouvaient-ils désirer de plus ?

Haskel et Malka étaient exténués par le labeur de la semaine écoulée, mais cela ne se voyait pas sur leurs traits. Ils aimaient s’attarder à table. Ils se racontaient les évènements de la semaine. Les clients généreux ou sans cœur. Ici le visiteur était reçu avec le sourire, même s’il repartait les mains vides ; là, en guise du bonjour, on lui fermait la porte au nez. Haskel parlait des familles riches ou aisées qui parfois ne se rendaient pas compte qu’elles l’humiliaient. Il ne se plaignait pas. Tel est le mystère du Shabbat : la joie y prédomine. Haskel et ses nièces, Koli et Ahuva, quand ils étaient ensemble, chantaient les chants appropriés. Il leur arrivait de demander à Shaltiel de chanter seul. Et l’adolescent songeait : merci Dieu d’être Dieu. Et de nous avoir donné le plus beau cadeau qui soit : le Septième Jour, si différent des autres, celui dont la paix fait chanter les arbres, les murs et les étoiles du ciel.

La seule angoisse du Shabbat ? Le voir s’en aller.

Quelque part, dans un ouvrage hassidique ancien prêté par son père, il avait lu que, à la cour du Rabbi, on implorait le Seigneur pendant le Troisième Repas, empreint de mélancolie, de ralentir le rythme du temps, de le suspendre : la séparation du Shabbat est douloureuse. Elle annonce le retour du quotidien avec ses périls et ses craintes. Partout, les hommes et les enfants pensaient : pourvu que maman ou grand-mère ne soit pas pressée, elle a encore le temps de réciter “Gott fun Avrohom” ou “Dieu d’Abraham”, le chant d’adieu au Shabbat ; elle peut attendre, prolonger la paix pour quelques instant de plus, le soleil ne s’est pas encore couché à l’horizon rougeoyant…”

Otage / ELIE WIESEL



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