La raison assiégée (II)

02mai11

Une démocratie de papier ?

D’importants développements du livre concerne le changement profond intervenu dans les supports d’échange d’informations et d’opinion, entre l’ère du papier et celui de la télévision, et plus globalement de l’image.

“Nos pères fondateurs connaissaient tout du forum romain et de l’agora de l’Athènes antique. Ils comprenaient également fort bien qu’en Amérique notre forum public serait une discussion continue sur la démocratie, à laquelle les citoyens participeraient individuellement, en communiquant le plus souvent à distance au moyen de la presse écrite. Les fondateurs insistaient tout particulièrement sur la nécessité de bien informer le public, et ils prirent grand soin de ménager l’accès le plus ouvert aux échanges d’idées afin que les connaissances puissent circuler librement. Ils ont ainsi non seulement institué le droit élémentaire de la liberté d’assemblée, mais aussi attaché une importance toute particulière, comme l’indique le 1er amendement, à la protection de la liberté de la presse. (…)

Soudain, en une seule génération, les Américains ont modifié radicalement leurs habitudes quotidiennes et se sont mis à regarder des images sur un écran pendant plus de trente heures par semaine. Non seulement la télévision a accaparé une partie du temps et de l’attention des Américains plus grande que celle qu’ils consacraient naguère à l’information, mais elle a commencé à dominer une part plus importante de la sphère publique en général. De surcroît, comme les publicitaires l’ont rapidement découvert, le pouvoir de la télévision s’est révélé sans précédent pour induire des changements de comportement. (…)

Le potentiel de manipulation de l’opinion et des sentiments de masse découvert initialement par les publicitaires est désormais exploité encore plus agressivement par une nouvelle génération de Machiavels des médias. En combinant les techniques d’échantillonnage de l’opinion publique avec l’utilisation croissante d’ordinateurs extrêmement puissants capables d’analyser et de classifier les Américains en catégories “psychographiques” selon leur réceptivité sélective à des offensives de séduction sur mesure, on a encore augmenté le pouvoir de propagande du message électronique, qui a transformé drastiquement le fonctionnement de notre démocratie.

En conséquence celle-ci court le risque de se vider de son sens. En effet, l’opinion des électeurs est parfois achetée, tout comme la demande de nouveaux produits est artificiellement créée. Il y a plusieurs dizaines d’années, Walter Lippmann, le journaliste politique américain, écrivait : “L’expression du vote forcé (…) était censée disparaître avec l’avènement de la démocratie (…) mais il n’en est rien. Sa technique s’est, en fait, énormément améliorée (…) sous l’impact de la propagande, il n’est désormais plus possible de croire au dogme de la démocratie.”

Contrairement aux conclusions pessimistes de Lippmann, je me refuse à accepter la destitution du plus beau cadeau que l’Amérique ait fait à l’histoire de l’humanité. Pour revendiquer notre droit inaliénable, nous Américains devons nous atteler à corriger le déclin systématique du débat public. Il  nous faut imaginer de nouvelles façons de nous engager dans une discussion authentique sur notre avenir, à l’abri de toute manipulation.”

Je ne suis pas certain que notre situation soit, sur le fond, si différente que celle décrite par Al Gore au sujet de son pays. Si nous ajoutons à cela la liste des changements dans lesquels nous sommes engagés et des défis qu’ils nous imposent, il est probablement hautement important de trouver les voies et moyens d’un ressourcement de notre propre débat démocratique.

De même que la liberté individuelle, l’émancipation, est une quête sans fin, il en va probablement de même de la liberté collective par laquelle un peuple se donne les moyens de prendre librement ses décisions collectives. La démocratie n’a pas une seule forme, chaque pays, chaque époque, produisent des formes d’organisation politique différentes.

À l’évidence, nos façons de nous informer, nos façons d’échanger, de discuter, de débattre, nos façons de prendre nos décisions collectives, sont particulièrement discutables. Notre démocratie devrait urgemment s’intéresser à ses conditions de possibilité.

Mais pour cela, faut-il encore croire réellement et sincèrement à la possibilité pour les hommes et les femmes de s’informer, de discuter, et de décider de leur avenir commun…



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