Où en sommes-nous avec le politique ? Comment vivons-nous aujourd’hui notre inscription dans une communauté dont nous attendons beaucoup (sans même d’ailleurs toujours nous en rendre compte) et qui attend de nous, en retour, un certain nombre de comportements dits “citoyens” ? La fonction essentielle de cette appartenance ne saurait relever de l’utilité : nous ne formons pas une communauté politique les uns avec les autres seulement pour survivre, ni même pour que nos besoins trouvent leur satisfaction. Nous vivons ensemble parce que cela nous soulève, nous porte gratuitement au-delà de nos propres capacités dans un champ que nous serions bien incapables de constituer par nos seules forces ou celles de nos proches. Nous vivons avec de parfaits inconnus, et nous en tirons une bonne part de notre énergie et de notre goût pour l’existence. Il y a une joie politique. Or s’il fallait qualifier d’un mot l’impression qu’à cet égard nous donnons, je dirais : tristes. Nous sommes, dans ce pays, d’une tristesse saisissante.”

Alain Cugno, l’auteur de ces lignes, poursuit son article, paru dans le numéro de juin 2011 de la revue ÉTUDES, par une analyse de tendances contradictoires de nos rapports à la loi et au politique. Entre des comportements de soumissions d’une part avec une pratique florissante des décrets, qui selon l’auteur marque la volonté de ne pas laisser de marge d’interprétation dans l’application des lois, et d’autre part une capacité tout aussi inédite de contestation de la loi comme par exemple l’illustre la mise en place de la Question Prioritaire de Constitutionnalité permettant à tout justiciable de contester la constitutionnalité de la loi au nom de laquelle il est poursuivi.

Selon l’auteur, cette situation nous laisse “entre nous”, dans des rapports circonscrits au domaine juridique, mais sans fondamentalement nous inviter à réinventer notre rapport au monde.

Par où faisons-nous dès maintenant éclater le cercle étroit de nos préoccupations ? Par où sommes-nous déjà en contact avec une transcendance capable de nous donner à respirer, c’est-à-dire de nous offrir un espace où vivre réellement et, tout aussi bien, capable d’héberger des relations politiques ?

Je risquerai l’hypothèse qu’il y a un domaine où notre époque excelle peut-être plus qu’aucune autre : la compréhension de ce qui n’est pas elle. Nous avons, me semble-t-il, à travers tous nos défauts, un rapport solide et ouvert à la rationalité. Nous sommes devenus capables de comprendre des modes d’être différents des nôtres. Notre rapport aux autres cultures le prouve. Nous pressentons et expérimentons que d’autres formes d’accès à la vérité existent – et qu’elles sont aussi légitimes que les nôtres. Nous avons intégré dans notre manière de nous orienter beaucoup plus que la raison instrumentale (la maîtrise des causes donne la maîtrise des résultats) et même que la raison communicationnelle chère à Jürgen Habermas (est vraie la proposition capable de convaincre par le seul discours argumentatif). Notre raison est devenue herméneutique, nous savons désormais que “par le seul fait de comprendre, on comprend autrement”. En d’autres termes, nous sommes capables d’aborder des cultures différentes sans prétendre entrer en concurrence avec elles, ni les dominer ou les coloniser – ni même les “respecter” de sorte qu’on les considère comme d’intéressantes étrangetés. Dans les débats que nous engageons, nous savons que le sérieux n’est pas non plus dans le relativisme, ni l’exhumation d’un fond universel humain où toute croyance et toute position viendrait se confondre. Nous avons compris que toute affirmation étrangère était d’abord l’occasion de comprendre autrement ce que nous avions déjà compris – de le transformer, non pour le quitter, mais pour l’approfondir, pour le comprendre comme nous ne l’avions encore jamais compris.

Or, il y a trois conditions pour que la raison herméneutique puisse s’exercer. Trois conditions dont on peut penser qu’elles sont ce qu’attend, par-dessus tout, notre époque. Elles concernent chaque individu. comme conditions, elles sont à la fois ce qui permet à la raison herméneutique de se déployer et, en retour, ce que dévoile et conforte l’exercice même de cette raison.

La première est l’absence de peur. Il faut que l’altérité et même l’étrangeté apparaissent comme plus rassurantes qu’inquiétantes. Cela n’est possible que si je suis enraciné dans mes propres convictions de telle sorte que je ne craigne pas pour elles.

Aussi la seconde condition est-elle de savoir que rien ne peut venir me séparer de ce que j’ai déjà compris, que je n’ai pas à craindre pour mes croyances ou à les “défendre”, mais à faire le saut d’une confiance absolue en elles : quoi qu’il arrive, je vous retrouverai, croyances – non pas autres, mais plus profondes. Ce saut, il faut oser le nommer saut de la foi. L’immense attente de notre temps est d’oser croire de cette façon en ce qu’elle tient pour le sérieux absolu et qui est, en fait, le secret de chacun.

Or cette dernière condition est plus politique qu’on ne pourrait penser, justement par cette dimension du secret. Elle met en accusation directement l’indistinction contemporaine entre espace public et espace privé. Car il y a une caractéristique de l’espace privé qui n’est que trop peu observée : il n’est pas seulement l’espace de l’intime et du secret, ou plus exactement il n’est l’espace de l’intime et du secret que parce qu’il est aussi celui de la naissance et de la mort – qui sont, on l’accordera assez facilement, les deux événements métaphysiques les plus irréductibles. L’un et l’autre nous convoquent devant l’infini. L’espace privé n’existe que parce qu’il est le lieu des décisions ultimes, les décisions par lesquelles nous faisons entrer l’infini dans nos existences. L’espace privé est avant tout le lieu où une transcendance est reconnue – où nous savons que nous ne pouvons pas nous réduire à nos besoins, parce que nous y apprenons aussi que nous ne serons jamais “entre nous”: la solitude originelle liée à la naissance et à la mort s’interposerait.

Il suffit alors de mesurer à quel point il ne peut pas y avoir d’espace public réel à moins qu’il ne s’adosse à un espace privé pour mesurer la portée politique de la décision devant l’infini. Il est émouvant de suivre le mouvement de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote : il part de l’affirmation, jamais remise en cause, que le bien ultime est politique – mais en fin de parcours la seule vie réellement vécue est celle qui s’affronte à l’infini par la pensée car “il ne faut pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser”. Il n’y a de politique que pour des êtres se tenant, d’une manière ou d’une autre, déjà victorieux devant la mort. Il n’y a donc de politique que pour des êtres qui anticipent la communauté politique en la rendant possible dans et par leur bonheur d’exister.”


“De retour à la maison le vendredi soir, son père rayonnait : il n’avait plus de soucis de santé ou d’argent. Les trois bougies sur la table, une pour chaque membre de sa famille, le vin pour le kiddoush, les deux pains tressés préparés avec autant d’adresse que d’amour par Malka, la belle-mère : Shatiel ne vivait toute la semaine que pour ces moments-là. Peu importait que le repas fût pauvre : il les réunissait tous les trois à la même table, parfois avec son cousin Arele, savourant le peu qu’ils avaient, unis par un amour qui faisait frémir le cœur : que pouvaient-ils désirer de plus ?

Haskel et Malka étaient exténués par le labeur de la semaine écoulée, mais cela ne se voyait pas sur leurs traits. Ils aimaient s’attarder à table. Ils se racontaient les évènements de la semaine. Les clients généreux ou sans cœur. Ici le visiteur était reçu avec le sourire, même s’il repartait les mains vides ; là, en guise du bonjour, on lui fermait la porte au nez. Haskel parlait des familles riches ou aisées qui parfois ne se rendaient pas compte qu’elles l’humiliaient. Il ne se plaignait pas. Tel est le mystère du Shabbat : la joie y prédomine. Haskel et ses nièces, Koli et Ahuva, quand ils étaient ensemble, chantaient les chants appropriés. Il leur arrivait de demander à Shaltiel de chanter seul. Et l’adolescent songeait : merci Dieu d’être Dieu. Et de nous avoir donné le plus beau cadeau qui soit : le Septième Jour, si différent des autres, celui dont la paix fait chanter les arbres, les murs et les étoiles du ciel.

La seule angoisse du Shabbat ? Le voir s’en aller.

Quelque part, dans un ouvrage hassidique ancien prêté par son père, il avait lu que, à la cour du Rabbi, on implorait le Seigneur pendant le Troisième Repas, empreint de mélancolie, de ralentir le rythme du temps, de le suspendre : la séparation du Shabbat est douloureuse. Elle annonce le retour du quotidien avec ses périls et ses craintes. Partout, les hommes et les enfants pensaient : pourvu que maman ou grand-mère ne soit pas pressée, elle a encore le temps de réciter “Gott fun Avrohom” ou “Dieu d’Abraham”, le chant d’adieu au Shabbat ; elle peut attendre, prolonger la paix pour quelques instant de plus, le soleil ne s’est pas encore couché à l’horizon rougeoyant…”

Otage / ELIE WIESEL


Pour entretenir ou développer un réseau, pour garder ou re-développer une estime de soi, un sentiment d’utilité, prendre part à des activités associatives ou publiques est un levier accessible assez facilement et très efficace. Malheureusement, il est déjà arrivé à des demandeurs d’emploi, à des titulaires du RMI, bénévoles dans des associations, de se voir contester leur droit à leurs allocations du fait de cette activité, qui a été jugée contraire à leurs obligations de pleine recherche d’emploi.

Plus malheureusement encore, les propositions du Ministre des affaires européennes, Laurent WAUQUIEZ, ne visaient en aucun cas à régler cette difficulté et à permettre ainsi aux personnes en recherche d’emploi de s’investir au bénéfice de la collectivité, de leur estime personnelle et de leur insertion sociale, et de favoriser ainsi leur retour à l’emploi. Non, il s’agissait de rendre obligatoires des travaux d’intérêt généraux. Mesure en tout point identique à des peines qui peuvent être prononcées par des juges à l’encontre de personnes ayant commis des délits voir certains crimes. Ainsi, en disant que notre société était atteinte d’un cancer, M. Wauquiez visait-il bien les personnes, ou à tout le moins leur comportement, leur mentalité présumée. Les bénéficiaires de ces minima sont à l’évidence, à ses yeux, coupables.

Comme le disait un précédent premier ministre, « La route est droite, mais la pente est forte. ». Et en effet, la droite va franchement à droite, mais sur une pente bien dangereuse.


Une démocratie de papier ?

D’importants développements du livre concerne le changement profond intervenu dans les supports d’échange d’informations et d’opinion, entre l’ère du papier et celui de la télévision, et plus globalement de l’image.

“Nos pères fondateurs connaissaient tout du forum romain et de l’agora de l’Athènes antique. Ils comprenaient également fort bien qu’en Amérique notre forum public serait une discussion continue sur la démocratie, à laquelle les citoyens participeraient individuellement, en communiquant le plus souvent à distance au moyen de la presse écrite. Les fondateurs insistaient tout particulièrement sur la nécessité de bien informer le public, et ils prirent grand soin de ménager l’accès le plus ouvert aux échanges d’idées afin que les connaissances puissent circuler librement. Ils ont ainsi non seulement institué le droit élémentaire de la liberté d’assemblée, mais aussi attaché une importance toute particulière, comme l’indique le 1er amendement, à la protection de la liberté de la presse. (…)

Soudain, en une seule génération, les Américains ont modifié radicalement leurs habitudes quotidiennes et se sont mis à regarder des images sur un écran pendant plus de trente heures par semaine. Non seulement la télévision a accaparé une partie du temps et de l’attention des Américains plus grande que celle qu’ils consacraient naguère à l’information, mais elle a commencé à dominer une part plus importante de la sphère publique en général. De surcroît, comme les publicitaires l’ont rapidement découvert, le pouvoir de la télévision s’est révélé sans précédent pour induire des changements de comportement. (…)

Le potentiel de manipulation de l’opinion et des sentiments de masse découvert initialement par les publicitaires est désormais exploité encore plus agressivement par une nouvelle génération de Machiavels des médias. En combinant les techniques d’échantillonnage de l’opinion publique avec l’utilisation croissante d’ordinateurs extrêmement puissants capables d’analyser et de classifier les Américains en catégories “psychographiques” selon leur réceptivité sélective à des offensives de séduction sur mesure, on a encore augmenté le pouvoir de propagande du message électronique, qui a transformé drastiquement le fonctionnement de notre démocratie.

En conséquence celle-ci court le risque de se vider de son sens. En effet, l’opinion des électeurs est parfois achetée, tout comme la demande de nouveaux produits est artificiellement créée. Il y a plusieurs dizaines d’années, Walter Lippmann, le journaliste politique américain, écrivait : “L’expression du vote forcé (…) était censée disparaître avec l’avènement de la démocratie (…) mais il n’en est rien. Sa technique s’est, en fait, énormément améliorée (…) sous l’impact de la propagande, il n’est désormais plus possible de croire au dogme de la démocratie.”

Contrairement aux conclusions pessimistes de Lippmann, je me refuse à accepter la destitution du plus beau cadeau que l’Amérique ait fait à l’histoire de l’humanité. Pour revendiquer notre droit inaliénable, nous Américains devons nous atteler à corriger le déclin systématique du débat public. Il  nous faut imaginer de nouvelles façons de nous engager dans une discussion authentique sur notre avenir, à l’abri de toute manipulation.”

Je ne suis pas certain que notre situation soit, sur le fond, si différente que celle décrite par Al Gore au sujet de son pays. Si nous ajoutons à cela la liste des changements dans lesquels nous sommes engagés et des défis qu’ils nous imposent, il est probablement hautement important de trouver les voies et moyens d’un ressourcement de notre propre débat démocratique.

De même que la liberté individuelle, l’émancipation, est une quête sans fin, il en va probablement de même de la liberté collective par laquelle un peuple se donne les moyens de prendre librement ses décisions collectives. La démocratie n’a pas une seule forme, chaque pays, chaque époque, produisent des formes d’organisation politique différentes.

À l’évidence, nos façons de nous informer, nos façons d’échanger, de discuter, de débattre, nos façons de prendre nos décisions collectives, sont particulièrement discutables. Notre démocratie devrait urgemment s’intéresser à ses conditions de possibilité.

Mais pour cela, faut-il encore croire réellement et sincèrement à la possibilité pour les hommes et les femmes de s’informer, de discuter, et de décider de leur avenir commun…


Je relis avec le même intérêt que lors de la première lecture le livre “La raison assiégée” publié par Al Gore, ancien vice-président des États-Unis à l’époque de la présidence Clinton, candidat malheureux contre G.W.Bush, et prix Nobel de la Paix pour son travail d’information et de sensibilisation aux enjeux environnementaux.

Le contexte de ce livre peut sembler éloigné du notre. Il est très marqué par le pays de l’auteur, et par la séquence historique (le second mandat de G.W.Bush) dans laquelle il s’inscrit. Cependant, le thème abordé (les atteintes très fortes aux conditions requises pour une démocratie vivante, fondée sur un débat public ouvert et rationnel autant que faire ce peut), et les enjeux mis en évidence (organisation de la société médiatique, politique de la peur, la politique de l’argent, la commodité du mensonge, l’atteinte à l’individu, etc.), sont autant d’enjeux tout aussi importants pour nous.

La peur à l’assaut de la raison

“La peur est la pire ennemie de la raison. Les deux sont essentielles à la survie de l’homme, mais leur relation est en déséquilibre constant. La raison peut parfois dissiper la peur, mais à l’inverse la peur bloque souvent la raison. Comme l’a écrit Edmund Burke en Angleterre vingt ans avant la Révolution américaine : “Nulle autre passion que la peur ne prive plus efficacement l’esprit de toutes ses capacités d’action et de réflexion.”

Nos pères fondateurs avaient un sain respect de la menace que fait peser la peur sur la raison. Ils savaient que, si les circonstances s’y prêtent, elle peut susciter la tentation d’abdiquer sa liberté au profit d’un démagogue promettant en échange la force et la sécurité. Ils craignaient, si la peur remplaçait la raison, que le résultat ne fût souvent la haine irrationnelle et la division. Comme l’écrivit plus tard le juge Louis D. Brandeis : “Les hommes craignaient les sorcières et brûlaient les femmes.”.” (p. 31)

Mondialisation économique pour le moins mal maîtrisée, urgences et défis environnementaux, incertitudes géopolitiques, situation économique nationale délicate et posant des problèmes significatifs pour l’avenir, difficultés croissante à faire vivre harmonieusement une société multigénérationnelle et multiculturelle, etc., etc. Les facteurs anxiogènes ne manquent pas. De là à ce que certains jouent sur les peurs légitimes que tout cela peut générer, il n’y a qu’un pas.


« L’Europe est ivre de sa mémoire, soûle de ses hontes.
Incapable d’accueillir les trames nouvelles du monde, peinant à accepter la multiplicité des récits dans son histoire, elle cherche à universaliser son ivresse. Elle voudrait que le monde entier boive ses hontes, et les bouteilles qu’elle ouvre, qu’elle sable, sont des monuments aux morts, des pierres dressées à ses morts. Elle boit à la mémoire de ses victimes, triant entre celles qu’elle s’autorise à oublier et celles dont elle veut infiniment se souvenir. Mais tandis qu’elle boit, elle ne parvient pas à saisir qu’il y a dans son ivresse quelque chose sui revient de son incurable fierté : son ivresse, c’est l’exaltation de son accablement. (…)

Le XXe siècle ne peut infiniment gouverner l’état émotionnel, philosophique et politique de l’Europe. Il ne saurait être à lui seul une pédagogie, une morale et une leçon d’éducation civique. Et cependant, faute d’une refondation poétique suffisante, nous ne parvenons pas à le quitter. Le passé de nos drames, par une puissante inertie des corps, des récits de la mémoire, des monuments, se perpétue et nous voilà, vivants, à l’orée du XXIe siècle, parmi tant de fantômes. (…)

La pédagogie du XXe siècle, obnubilée par la non-reproduction des crimes, nous interdit d’expérimenter des avenirs possibles. Non seulement, donc, elle ne parvient pas à contenir ce qu’elle voudrait contenir, la xénophobie, le nationalisme, l’antisémitisme, mais encore condamne-t-elle à la suspicion l’idée du sens, du projet humain, de l’utopie désirable. Elle coupe ainsi tout désir de transformation et bloque, neutralise un des fondements les plus puissants de l’être : cet au-delà du monde dans le monde, levier spirituel sans lequel la vie devient intolérable, le présent inadmissible, la répétition insupportable.(…)

En novembre 1989, nous avons perdu notre « autre ».
Cette perte constitue le grand impensé des vingt années qui nous séparent désormais de la Chute. Chacun, à notre tour, de part et d’autre du Mur, nous avons été privés d’un autre qui, malgré les illusions, les mensonges, les propagandes et les censures qui lui servaient de robes, de masques et de visages, portait la charge du désir, de la peur ou de la haine ; en tout les cas, quelque chose à quoi se confronter, s’opposer ou rêver.(…) Lorsque le Mur tomba, on suivit la joie antitotalitaire, on célébra la fin de l’oppression, mais on passa sous silence les conséquences d’une disparition de la figure de l’autre. On oublia de parler de la perte, de l’hébétude des visages à qui il manquait soudain une terre de l’espérance, le mur contre lequel peindre ou se taper la tête. De part et d’autre, on ne pensa jamais à tous les livres, mêmes caricaturaux, illusoires, que l’on ne lirait plus. On ne se demanda jamais si l’être, en perdant de vue l’horizon d’une liberté possible, atteignable, la terre promise de la réconciliation, pourrait persévérer dans sa quête.(…)

Il y a, à l’égard des chimères politiques et des utopies, un socle intellectuel qui s’est hissé au cours des trente dernières années au premier rang des valeurs partagées, communes de l’Europe. Rangée sous la bannière de l’antitotalitarisme, cherchant à contenir le présent et l’avenir au nom des crimes passés, cette école du savoir, de la vérité nous a appris à combattre ou, tout au moins, à soupçonner l’idée même d’utopie parce qu’elle porterait en germe les crimes de masse et les rouages d’une déshumanisation. En associant morale et Histoire, en établissant le rituel liturgique européen du Devoir de Mémoire, cette pédagogie a contribué à fixer l’ordre émotionnel de l’Europe depuis la Chute du Mur ; ce que nous nous représentons à la manière d’un tribunal permanent de la conscience où nous nous accusons a priori de désirer, d’imaginer quelques chose, un lieu, une terre, une transformation.(…)

La tristesse européenne, c’est notre mémoire. Mais il n’est pas question de célébrer l’oubli, plutôt de révéler à ceux qui dirigent l’esprit et le corps de nos sociétés européennes qu’il est né, avec la Chute du Mur et la fixation progressive de l’ordre mémoriel et l’antitotalitarisme, une forme nouvelle de gouvernement. (…) La légitimité que notre régime européen puise dans la leçon du XXe siècle, essentiellement dans la prévention des crimes des totalitarismes, s’est progressivement hissée au premier rang des raisons pour lesquelles nous devons valider (du registre du devoir, de l’obligation morale et politique, du commandement) la construction d’un commun. (…)

Faut-il craindre l’oubli ? Faut-il avoir peur que le XXe siècle et ses démons nous lâchent ? Faut-il redouter l’imagination, la création et le recouvrement du vide par d’autres expériences, d’autres écritures ? (…)

Nous peinons à quitter émotionnellement le XXE siècle.
Mais quelque chose nous y aide, d’ores et déjà : l’oubli que nous ne voulons pas admettre. (…) Il est remarquable, à ce titre, de lire ce qui survient dans l’œuvre d’Imre Kertész, lui dont la vie a traversé les deux totalitarismes, lorsqu’il accepte de reconnaître le travail de l’oubli. Dans L’Holocauste comme culture, Kertèsz raconte son retour à Weimar, seize ans après la libération des camps de concentration. Tandis qu’il cherche les lieux qu’il avait parcourus dans l’uniforme à rayures des déportés, il passe à la troisième personne, comme si l’être-chose qu’il fut et l’adulte qu’il est devenu ne pouvaient être une seule personne. (…)

Si je décortique notre tristesse et tente d’en comprendre les causes, c’est que je cherche désespérément à m’en libérer. Je voudrais échapper à nos fantômes, à nos spectres, à ce qui nous empêche de transformer le monde. Je voudrais retrouver les voies de l’énergie, du désir de l’être : pouvoir penser par-delà le Mal du XXe siècle (par-delà l’horizon apocalyptique qu’il a gravé dans la pierre), dans ce temps charnière où nous nous sentons encore hantés, habités par les fantômes. C’est pour donner une image de ce désir que j’écris ce qui suit : nous souhaitons que les fantômes se mettent à danser, que le vide, l’absence et la destruction ne soient plus les causes de notre empêchement, mais, au contraire, que les morts soient les esprits qui fondent le génie de l’avenir.
Cette autorisation, nous en faisons l’expérience dans le travail du deuil, lorsque nous sentons, après une plus ou moins longue période, que l’absence, petit à petit, s’est changée en présence ; lorsque celui que nous pleurons, celui qui nous a quittés, trouve enfin à se nicher quelque part en nous, devenant ainsi le souvenir avec lequel nous nous prenons à converser, parfois, lorsque le vide qui nous entour est trop assourdissant. (…)

Voici ma question : comment pouvons-nous penser un passage de la « hantise » conflictuelle, paralysante, conservatrice du XXe siècle au « vertige » du XXIe siècle (triple vertige qui est celui de l’identité fragmentée, des origines et des lignées artificielles ou bâtardes et de la perception dans la sédimentation des fictions du monde) sans verser dans la nostalgie ? Et encore, comment les morts du génocide perpétré contre les juifs d’Europe, non ancêtres, les morts des nationalismes, nos ancêtres, les morts des régimes communistes, nos ancêtres, les morts des colonialismes, nos ancêtres, les morts de l’esclavagisme, nos ancêtres, pourraient répondre à notre appel afin de libérer une place, devant nous, juste devant, pour que nous puissions imaginer un monde, une u-topie ? »

Camille DE TOLEDO, Le hêtre et le bouleau, essai sur la tristesse européenne.


La lecture de l’article la fin des théories ? sur le site Thelos, met des mots sur une évolution que nous percevons tous, au moins confusément.

L’approche centrale se résume aisément :

* “L’époque où des données sans théorie n’étaient que du bruit est-elle révolue ? L’analyse de données prend de plus en plus le pas sur les autres formes de connaissance.”

* “le développement des connaissances et plus généralement la construction du sens sont conduits non plus par confrontation d’une théorie à la réalité, mais simplement à partir de commutations et permutations exécutées sur d’énormes masses de données.”

L’article aborde cette question principalement dans le champ de la connaissance scientifique, et l’élargit à une description de certains de nos “modes de vie”.

Classiquement, un fait ne prouve rien. Un fait peut corroborer une théorie, mais en aucun cas la prouver. Un fait est décisif quant il contredit une théorie. Dans ce cas, il prouve que cette théorie est fausse. Ainsi, un fait, et même une accumulation de faits, ne peut prouver que le faux, jamais le vrai.

C’est cette démarche qui est remise en cause par les capacités nouvelles de traitement de l’information offertes par les nouvelles technologies. Des quantités considérables de données peuvent être compilées et analysées pour faire émerger des régularités qui n’auraient pas été perceptibles par une analyse “humaine”.

Cette méthode ferait ainsi émerger le savoir des données elles-mêmes, et non plus du jeu de confrontation permanent de théories avec les données d’expérience.

Ainsi, le savoir pourrait désormais être produit par une démarche inductive.

Induction et cuisine politique :

À la lecture de cet article je n’ai pas pu m’empêcher de penser au “discours politique” qui me semble se répandre depuis quelques années, dans lequel se sont quelques accumulations de données qui fondent telle ou telle affirmation, et beaucoup plus rarement des théories, des discours d’analyses globaux, qui portent un projet de société.

Mais ce qui est peut-être envisageable dans certains domaines de recherche, l’est-il dans la construction du discours politique ?

Les données considérées, collectées, tendent-elles à une certaines forme d’exhaustivité, comme cela doit être le cas pour qu’une induction puisse avoir un sens ?

Quelles sont les méthodes de collecte de ces données ?

Ces questions sont centrales, car le pouvoir d’illusion d’une approche inductive est connu depuis toujours. Si quelques données judicieusement choisies sont présentées, il est facile de conduire vers des affirmations que l’on souhaitait défendre.

Le “fait divers” au cœur de la “preuve” politique :

L’utilisation des “faits divers” est à cet égard symptomatique. Un fait divers impose sa réalité, en ceci qu’il est un fait. Mais, “divers”, il ne dit en fait rien d’autre que lui-même. Or, nous voyons sans cesse, dans le débat public, les faits être présentés comme “preuves” d’affirmations générales, et à l’inverse, les contres exemples sont remarquablement ignorés sous prétextes d’être “l’exception qui confirme la règle”…

L’absence de discours général structuré (il n’y a qu’à reprendre la somme des discours contradictoires tenus depuis trois ans au moins) d’une part, et l’utilisation effrénée de faits divers pour justifier tout et n’importe quoi, par la droite contemporaine, n’est pas sans rapport avec cette logique. (Cf. ICI)

Un basculement “épistémologique” ?

Une question qui se pose ici est de savoir si nous assistons là à une évolution majeure de notre culture.

Devons-nous défendre la place de la “théorie”, du “discours général”, du “projet de société”, ou devons nous désapprendre, pour essayer de nous glisser dans ce nouveau “savoir”, fait de séquences cohérentes mais sans rapports les unes avec les autres, proposant une “vue” tellement éclatée du monde, qu’il n’y en aurait plus de vision ?


Longtemps, au vingtième siècle, les identités politiques regroupaient des proportions très importantes de la population. Les partis politiques dits « de gouvernement » s’adressaient alors à « leur » électorat.

Pour ce faire, il convenait de construire le discours « attendu » par cet électorat très homogène, presque unique.

Le parti socialiste semble avoir essayé de maintenir, dans ses pratiques, dans sa manière de construire son discours, cette ancienne idée de la nécessité d’un discours complet, unique, quitte à devoir faire la « synthèse » entre des sensibilités différentes (Pour autant que ses propres composantes recouperaient des composantes de la société, ce qui est loin d’être avéré).

À quelle réalité ce discours s’adresse-t-il aujourd’hui ?

Les identités sont morcelées, éclatées. UNE jeunesse ? UNE classe moyenne ? UN salariat ? LES citadins ? LA famille ? etc., etc. La nostalgie de l’unité nous guide toujours. Nous cherchons le centre de gravité, nous cherchons le discours équilibré qui sera à égale distance de tous, et alors nous ne parlons plus à personne.

La droite contemporaine semble avoir compris cela.

Il est frappant de voir à quel point son discours est haché, morcelé, séquencé. Mais chacune de ces séquences est particulièrement claire, forte, parlante pour tout dire.

La droite ne se soucie pas de faire la synthèse, elle laisse la réalité s’en charger. Cinq coups de barre à droite, un coup de barre à gauche, et le bateau tient son cap.

Notre défi : Proposer clairement une vision d’un intérêt général.

Nous devons intégrer cette réalité. Nous devons donner droit à cet approfondissement du processus démocratique que nous portons depuis toujours. Nous devons reconnaître l’aspiration à la libre composition des identités.

C’est même dans les conditions de possibilité d’exercice de cette liberté que nous pourrions retrouver un chemin vers une reconnaissance par chacun de la nécessité de donner droit à un intérêt général primant sur l’expression des intérêts particuliers qui s’ignorent sans cesse d’avantage les uns les autres.

À l’évidence, la droite contemporaine a su développer un discours et des modalités d’actions adaptés à cet éclatement des identités. Par contre, l’unité de cette action n’est pas formulée. Encore une fois, la réalité s’en charge. Et alors, toutes les ambiguïtés sont permises sur ce point, et même toutes les contradictions.

Nous devons quant à nous faire face à ce défi. Quelle reconstruction d’un intérêt général largement partagé par les individu(alisme)s contemporains ?

Si nous savons montrer que la poursuite du développement de la liberté individuelle présuppose une société, un espace public partagé, une implication civique au sens large, des valeurs partagés, des règles et des normes, alors tout ceci se formulera dans une reformulation inédite de l’intérêt général, qui ne sera pas une synthèse de tous les intérêts particuliers, mais la mise en évidence de ce dont ils ont tous essentiellement besoin.


image Avec “L’avenir de l’eau “, Erik ORSENA nous propose de deuxième tome de son précis de mondialisation. Après le coton, c’est en suivant l’eau qu’il nous conduit dans un parcours planétaire des plus instructif.

“LA VRAIE NATURE DE L’EAU: UNE MATIÈRE QUI NE TIENT PAS EN PLACE.

Les Grècs s’interrogeaient: les fleuves n’arrêtent pas de s’écouler dans la mer. Et pourtant, le niveau de celle-ci ne monte pas. Les Grecs réfléchirent et ne trouvèrent qu’une explication lumineuse à ce mystère, un raisonnement imparable: c’est la mer qui engendre les fleuves. C’est en elle que résident leurs sources ! Et c’est le feu interne de la Terre qui, par distillation, va débarrasser l’eau marine de son sel. Ainsi, la mer ne reçoit que ce qu’elle a donné.

Nous savons aujourd’hui que cette belle histoire est fausse, hélas. Mais l’idée d’un cycle de l’eau était lancée. Aux autres peuples d’y apporter leur science.

Les Grecs avaient voulu faire trop simple. Ils avaient voulu croire que l’eau n’est qu’une affaire d’eau, alors que bien d’autres personnages interviennent ici: le ciel, le soleil et les plantes.

***

Pierre Perrault avait un frère, prénommé Charles, qui racontait des histoires à dormir debout: barbe Bleue, le Petit Poucet, le Chat botté…

Pierre, lui, beaucoup plus sérieux, ne s’intéressait qu’à la pluie. Sans relâche, il mesurait les précipitations qui tombaient sur la haute vallée de la Seine. Puis mesurait la quantité d’eau qui s’écoulait de ce bassin. Dans un traité fort savant, De l’origine des fontaines (1674), il publie la conclusion principale de ses observations: de l’eau a disparu. Le volume de ce qui tombe des nuages est largement supérieur au volume de ce qui se déverse dans les différents ruisseaux, rivières et fleuves. Où est passée l’eau manquante ? C’était la bonne question.

Résumons. Le soleil chauffant, les eaux s’évaporent (surtout les océans) et les plantes transpirent. Le ciel accueille ces vapeurs et, de temps à autre, les restitue: il pleut.

S’ensuivent des ruissellements, complexes, qui gonflent les eaux. Lesquelles, pour partie, s’évaporent et, pour partie, abreuvent les plantes qui, de nouveau, transpirent…

Et tout recommence.

Ainsi se renouvellent sans cesse l’eau des rivières et la vapeur de l’atmosphère (en une dizaine de jours), l’eau des océans (en 3.000 ans) et l’eau douce, principalement celle des régions polaires (en 12.000 ans). Où l’on constate, une fois de plus, que la nature cache en elle d’innombrables horloges.

Depuis qu’il existe, c’est-à-dire depuis des centaines de millions d’années, ce cycle de l’eau, auquel nous devons la vie, n’a guère varié.”




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